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15 Août 2013
Dostoïevski tel qu'en lui-même
Les romans de Dostoïevski (1821- 1881) sont toujours profonds, d’une grande acuité psychologique et particulièrement tourmentés. C’est que Fédor Mikhaïlovitch y dévoile son âme, ses propres expériences de la déchéance et de la passion. Dans « Le joueur », roman dicté à sa future épouse Anna Grigoriévna en 1866, Dostoïevski s’inspire de ses péripéties dans les villes de jeu européennes. N’est-il pas allé jusqu’à engager son manteau et même l’alliance de sa femme pour s’adonner à la roulette ?
Alexei Ivanovitch, son alter ego dans le roman, va à son tour succomber à cette fièvre du jeu. Ce précepteur de 25 ans, intelligent et plein d’avenir, séjourne avec ses employeurs à Roulettenbourg, ville thermale de Rhénanie. La famille se compose d’un vieux général, de ses deux jeunes enfants et de sa belle-fille Pauline, dont Alexei Ivanovitch est follement épris. Bien que consciente des sentiments qu’elle inspire, Pauline aime à torturer son soupirant en lui donnant les plus cruelles marques de mépris. Pourtant le jeune précepteur ne s’en lasse pas. Pour obéir à sa Pauline, il est prêt à se précipiter dans le vide ou à se ridiculiser en public. Ici l’auteur transpose sans doute son amour malheureux pour Apollinaria Souslova, la maîtresse qui l’a accompagné lors de son premier voyage en Europe quelques années auparavant. Dostoïevski l’aime d’autant plus qu’elle le trompe; elle finira par refuser sa demande en mariage. Cette soumission aveugle, ces humiliations incessantes deviennent la raison de vivre d’Alexei Ivanovitch – comme elles ont été celles de Dostoïevski pour un temps.
Mais les autres personnages du roman sont également esclaves de leurs passions. Ainsi le vieux général s’éprend de Blanche, une demi-mondaine au passé sulfureux, et cette relation précipite sa ruine. Quant à Pauline, elle subit l’influence de Des Grieux, un aventurier français qui se dit noble. Et puis il y a la Babulenka, une vieille tante qui débarque de Moscou alors que tout le monde attendait sa mort et son héritage. Ce personnage haut en couleurs est le principal ressort comique du roman. Dotée d’un caractère despotique, la vieille dame se fait porter dans son fauteuil dans toutes les salles du casino. Et voilà que la folie du jeu la gagne ! Au grand dam de ses héritiers, elle joue sa fortune avec une audace folle et … se fait déplumer. Puis vient le tour d’Alexei Ivanovitch. Lui, qui jusque-là se contentait d’être un observateur prudent, se met à jouer par amour. C’est que Pauline a un pressant besoin d’argent. Grâce aux 700 florins qu’elle lui a remis, le jeune homme connaît d’abord la chance du débutant. Après une nuit enfiévrée à la roulette, il est à la tête d’une véritable fortune ! Mais à quel prix ! Désormais obsédé par les jeux de hasard, fasciné par le frisson qu’on éprouve à jouer son destin, Alexei Ivanovitch oublie tout le reste. Même son amour pour Pauline passe au second plan. Il perdra non seulement sa bien-aimée – qui lui est enlevée par un rival-, mais aussi ses idéaux et son existence même. Enchaîné aux tables de jeu, il erre de ville en ville, connaissant des revers de fortune, la domesticité et jusqu’à la prison. Pourtant jamais il ne renonce à « se refaire » grâce à la roulette. Après tout, s’il joue raisonnablement, « demain, tout sera fini ».
Un très beau roman qui révèle en une centaine de pages l’immense talent de son auteur. C’est un accès à l’univers dostoïevskien, ce monde tourmenté où les êtres sont pris entre leurs aspirations élevées et leurs destins tragiques.