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28 Février 2014
Naissance du roman gothique
Les romans d'Ann Radcliffe rencontraient de son temps un si vif succès que Jane Austen en a fait un pastiche dans "Northanger Abbey". C’est que Mrs Radcliffe a créé – au même titre que ses collègues Mary Shelley et Horace Walpole – un genre littéraire nouveau, le roman gothique.
A ce titre, « Les mystères d’Udolphe » (1794) sont une œuvre exemplaire. Tout commence en Gascogne, à la fin du XVIème siècle. L’héroïne, Emilie de Saint-Aubert, est une jeune orpheline séparée de son fiancé par Montoni, un oncle machiavélique et italien de surcroît. Pour faire main basse sur l’héritage de sa nièce, l’intrigant l’emmène dans son château d’Udolphe, situé dans les Apennins. L’auteure nous décrit alors une architecture sombre mais grandiose, bâtie à flanc de montagne et dominant de terrifiants précipices boisés. De quoi ravir les âmes romantiques ! Pourtant Emilie ne profite guère du paysage ; d’abord parce qu’à peine arrivée, elle est consignée dans une chambre sinistre, où elle ne se sent guère en sécurité; et puis elle ne tarde pas à faire de macabres découverte dans les dédales d'Udolphe. A la nuit tombée, les couloirs résonnent de bruits de pas et de soupirs: serait-ce l’ancienne propriétaire mystérieusement disparue, qui hante les lieux ? Mais d’où vient cette mélodie gasconne qu’Emilie entend chaque soir de sa fenêtre ? Et qui sont ces cavaliers aux allures de brigands qui cernent le château ? Malgré sa terreur croissante, la jeune fille projette une évasion avec la complicité d’Annette, sa femme de chambre. Une entreprise risquée, d’autant plus que les habitants se préparent à soutenir un siège. Emilie pourra-t-elle échapper à son geôlier, retrouver le beau Valancourt et résoudre les mystères d’Udolphe ?
Ce récit, riche en péripéties, entraîne le lecteur de châteaux en monastères, en passant par Venise - où Montoni s’adonne à la débauche. "Une visite au Mont-Saint-Michel, écrit Théophile Gautier, est un plaisir du même genre que celui qu’on prend à lire un roman d’Ann Radcliffe. Vous montez, vous descendez, vous changez à chaque instant de niveau, vous suivez des couloirs obscurs (…) sous ces ogives où semblent s’accrocher de leurs ongles les chauves-souris de Goya". Si tous les romans d’Ann Radcliffe sont empreints de surnaturel, ils présentent tous aussi des explications rationnelles qui réduisent la part de mystère, et c’est ce en quoi résident peut-être leurs limites. J’ai regretté aussi le dénouement un peu artificiel, car Emilie parvient toujours à se tirer de situations inextricables grâce à d’heureuses coïncidences. Quoi qu’il en soit, l’imagination de Mrs Radcliffe, son sens de la nature et des ruines, son goût pour un passé pittoresque –ici la Renaissance – ont été unanimement salués par la critique. Cette femme écrivain, à l’existence plutôt ordinaire, exercera une grande influence surla génération romantique. Deux ans après la publication des « Mystères d’Udolphe » paraît « Le moine » de Matthew G. Lewis, un roman infiniment plus terrible qui représente l’apogée du romantisme noir.