Un blog littéraire. Au programme: plein de lectures, un peu d'art et d'histoire!
28 Janvier 2014
En attendant le Messie
Né en Pologne, Isaac Bashevis Singer est l'un des plus grands écrivains de langue yiddish ; son œuvre a d’ailleurs été récompensée par le Prix Nobel. Dans ce roman de jeunesse (1932-1935) écrit peu avant son émigration aux Etats-Unis, il raconte comment la folie religieuse s’empare d’une communauté ashkénaze de la province de Lublin.
Singer s’inspire ici d’un fait historique. Dans la Pologne du XVIIème, après des pogroms perpétrés par les cosaques, un message messianique circule parmi les Juifs. On annonce la venue du Sauveur et la fin imminente du monde terrestre. Pourtant, lorsque le saint Zabbataï Zevi se convertit à l’islam, force est de constater que c’est un imposteur. Dans le roman de Singer, cette attente de l’Apocalypse est d’abord joyeuse, puis devient oppressante. Dirigée par de faux sages, la ville de Goray sombre tour à tour dans le désespoir, l’intolérance et la débauche. Et si ces prétendus prophètes n’étaient en réalité que des suppôts de Satan ?
Au-delà du fanatisme religieux, ces pages soulèvent une question plus universelle: celle de la désagrégation d'une communauté en temps de crise. Comment l'homme peut-il garder son humanité alors que toutes les règles sociales sont abolies? Pour les Juifs de Goray, la bestialité et le chaos l'emporteront.
On retrouve dans ce livre tout l'art de conteur d'Isaac B. Singer. En hommage au folklore judéo-polonais l'auteur nous plonge dans un monde replié sur ses traditions, où la magie et les démons triomphent. Mais contrairement aux récits plus tardifs de Singer, "Satan à Goray" est un conte ténébreux, atroce, parfois presque insoutenable. Tandis que la ville tombe aux mains du Diable, l'horreur va crescendo, les scènes de débauche et de cruauté se multiplient. A ceux qui ont lu « Le petit monde de la rue Krochmalna », ce roman semblera bien noir. On n’y trouve pas cet humour bon-enfant caractéristique du style de Singer. Du même auteur et sur le même thème, j’ai préféré "La destruction de Kreshev", un récit dont Satan en personne est le narrateur !