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Un blog littéraire. Au programme: plein de lectures, un peu d'art et d'histoire!

Articles avec #litterature roumaine catégorie

Publié par FLO sur
Publié dans : #contes et nouvelles, #litterature roumaine

Testez votre humour roumain!

 

Il existe un personnage qui fait rire tous les Roumains, quelque soit leur âge: c'est Pascal le Farceur (ou La Malice). Ce paysan issu du folklore a plus d'un tour dans son sac! Sous ses airs de simplet, il possède une bonne dose de chance et peut-être même de ruse! Le texte que j'ai traduit pour vous est un conte populaire roumain qui met en scène ce héros haut en couleurs. Pascal est-il un imbécile heureux ou plutôt un vrai roublard? Je vous laisse seul juge et vous souhaite une bonne lecture! :-)

 

Depuis que feu son père lui avait légué une vache, Pascal le Farceur avait beaucoup de soucis. Il devait se lever de bonne heure, mener la vache au pâturage en prendre soin, sans parler des ennuis en tout genre causés par ce diable d'animal, car comme chacun sait, le bovin n'est pas réputé pour son intelligence!

Notre Farceur n'était pas un homme très rangé, c'est pourquoi, pour en finir avec ses problèmes, il décida de vendre sa vache. Il aurait pu la vendre à ses frères qui auraient été trop heureux de l'obtenir, mais il se dit qu'on faisait de meilleures affaires avec de parfaits inconnus. Un beau jour, il prit la vache par la corde et hop en route pour la foire!

Pour se rendre à la foire, il fallait traverser un bois et, juste au moment où Farceur s'en approchait, voilà qu'un grand vent se lève pour se transformer rapidement en tempête. Farceur se dit qu'il n'était pas bon d'être sur les routes par un temps pareil, qu'il valait mieux faire une halte. Il attacha donc la vache à un arbre afin qu'elle puisse paître. Lui-même s'allongea au pied de l'arbre pour une petite sieste... et à l'instant même il s'endormit. Le vent soufflait de plus en plus fort, il faisait trembler les branches et secouait l'arbre au point de le faire grincer. Alors Farceur, qui venait à peine de s'endormir, eut l'impression que l'arbre s'adressait à lui pour lui demander si sa vache était à vendre.

- A vendre, oui bien sûr, répondit Farceur.

Le vent souffla de nouveau et l'arbre grinça encore. Farceur crut alors qu'on lui demandait le prix de sa vache.

- Combien j'en demande? Ma foi... je te la cède à bon prix, disons 40 lei.

Après un petit moment, voilà que l'arbre se remet à grincer sous l'effet du vent.

- Comment?! dit Farceur. Tu trouves ça cher?! Mais pas du tout, c'est une bonne vache élevée dans les prés, elle donne beaucoup de lait bien gras.

L'arbre ploya de nouveau et Farceur crut qu'il lui en proposait 30 lei.

- Seulement 30 lei? dit-il. Pas un sou de plus? Eh bien soit, va pour 30 lei! Affaire conclue! Maintenant apporte l'argent.

Il y eut encore un coup de vent et l'arbre fit «crrrrrrrriiiiii, crrrrrrrriiiii»

- Comment ça mercredi? Tu n'as pas l'argent sur toi? Bon d'accord, j'attendrai jusque là, mais pas d'autre délai, hein! Parce que j'ai des besoins moi aussi.

Alors Farceur, heureux d'avoir conclu l'affaire, prit son balluchon et s'en alla, laissant la vache attachée à l'arbre.

Lorsque ses frères le virent rentrer sans vache, ils lui demandèrent ce qu'il en avait fait.

- Je l'ai vendue, dit Farceur.

- Combien tu en as tiré?

- 30 lei.

- Et à qui l'as-tu vendue?

- À un arbre de la forêt.

- A un arbre?!

Les frères se mirent d'abord à rire, puis ils se signèrent face à tant de bêtise.

- Un arbre qui achète des vaches!!! Mais où a-t-on vu pareille aberration?!!

Les frères se dirent que Farceur mentait ou bien qu'il voulait leur jouer un tour.

- Mais où est donc l'argent? demandèrent-ils encore.

- Il m'a dit qu'il l'apporterait demain.

Entendant cela, les frères furent convaincus que Farceur n'avait plus toute sa tête et qu'il avait perdu la vache dans la forêt comme un imbécile. En réalité, cette pensée leur fit presque plaisir, car ils étaient jaloux de leur frère qui avait hérité de l'unique vache de leur père défunt.

Le lendemain, dès l'aube, Farceur prit sa hache et s'en alla vers le bois. Il voulait récupérer son argent et profiter de l'occasion pour faire des réserves de petit bois. Une fois dans la forêt, il retrouva très facilement son arbre grâce au bout de corde qui y restait attaché... mais de vache point! A force de tirer sur le lien, l'animal avait dû le rompre et se libérer.

- Eh me voilà! dit Farceur. Je suis venu récupérer l'argent que tu me dois.

Mais il n'obtint pas de réponse car, voyez-vous, le vent était retombé et l'arbre ne grinçait plus du tout.

- Pourquoi tu fais le sourd??! Allez apporte l'argent, je n'ai pas de temps à perdre!

Mais l'arbre demeurait muet. Comment Farceur aurait-il pu entendre quoique ce soit alors qu'il n'y avait plus de vent?

- Tu ferais mieux d'apporter l'argent! Vois-tu, je te le demande poliment, mais ma patience à des limites!

Toujours pas de réponse de l'arbre.

Farceur lui redemande encore et encore, puis, voyant qu'il n'obtient pas de résultat, il se jette sur l'arbre la hache à la main.

- Attends! Je vais t'apprendre moi à arnaquer les gens!!!!!

Et il frappe à la racine, frappe et frappe avec rage, jusqu'à ce que l'arbre s'effondre complètement.

Et là que croyez vous qu'il trouve? Au pied de l'arbre, juste à la racine, il y avait un vieux chaudron rempli de pièces: des monnaies d'or et d'argent, sans doute enterrées là depuis des années.

En honnête homme, Farceur se contenta de prendre son dû: l'équivalent de 30 lei, rien de plus. Puis, après avoir coupé du petit bois, il rentra chez lui, laissant le chaudron plein de pièces là où il l'avait trouvé.

Conte populaire roumain

 

 

Traduction inédite: LE JOUR OÙ FARCEUR VENDIT SA VACHE A UN ARBRE
Publié par FLO sur
Publié dans : #contes et nouvelles, #litterature roumaine

En Roumanie, cette nouvelle, publiée au début du XXème siècle, est un classique étudié à l'école et adapté maintes fois au théâtre. Ion Luca CARAGIALE (1852-1912) est l'un des plus grands écrivains roumains. Dramaturge, romancier et novelliste, il est célèbre pour ses satires sociales qui brossent avec humour le tableau de la Roumanie à la Belle Epoque. Malheureusement, ses oeuvres sont difficiles à trouver en France.

C'est pourquoi j'ai traduit par moi-même ce texte - avec toutes les imperfections que cela implique. J'espère qu'il fera sourire tous les lecteurs, qu'ils soient ou non amis des bêtes.

 

Neuf heures et neuf minutes… Dans six minutes, le train démarre. Une minute encore et on fermera la caisse. Vite, je prends mon billet, sors sur le quai, me précipite dans le train,… me voici dans le wagon. Je passe et repasse dans le couloir pour voir dans quel compartiment je pourrais trouver une place confortable... Ah ! Voilà une dame seule, et de plus elle fume, cela me convient ! J’entre et donne le bonjour, quand soudain un grognement se fait entendre et je vois émerger du panier que tient la dame la tête d’un chien au poil gras, couvert de rubans rouges et bleus. Il se met à aboyer comme si j’étais un malfaiteur entré de nuit dans le foyer de sa maîtresse !

- Boubico, dit la dame, tout beau, mon trésor !

« C’est bien ma chance, me dis-je. Que le diable t’emporte, sac à puces ! »

Boubico se calme un peu; il n’aboie plus et rentre sa tête dans le panier où sa maîtresse le recouvre d’un petit lainage rouge… mais il continue à grogner sourdement.

Moi, fort ennuyé, je m’allonge sur la banquette vis-à-vis de la dame et je ferme les yeux. Le train est parti… Dans le couloir, des passagers circulent et discutent. Boubico grogne hargneusement.

- Vos billets, je vous prie, dit le contrôleur en pénétrant bruyamment dans notre compartiment.

A présent Boubico dresse la tête bien haut et, tentant de sortir tout à fait du panier, il se met à aboyer encore plus fort qu’à mon arrivée. Je tends mon billet au contrôleur ; il le perfore. Le contrôleur s’avance vers la dame qui cherche le billet dans son sac à main. Cependant, Boubico aboie et hurle avec désespoir, se débat pour s’extraire du panier…

- Boubico, dit la dame, sois sage, mon bébé!

Elle tend son billet. Quand la main du contrôleur effleure celle de la dame, Boubico devient enragé. Mais le contrôleur en a fini avec nous et se retire. La dame enveloppe son favori dans la couverture et le caresse avec amour. Moi je m’allonge de nouveau et ferme les yeux, tandis que Boubico grogne sourdement, comme le tonnerre qui s’éloigne après un terrible orage.

Maintenant, on ne l’entend plus du tout. Mais ce que j’entends, c’est le craquement d’une allumette: la dame se prépare une cigarette… Je n’ai pas encore sommeil. Pourquoi est-ce que je ne fumerais pas un peu moi aussi ? Ah ! Dans ma hâte de monter dans le train, j’ai oublié ma boîte d’allumettes. Mais ça ne fait rien… Je vais en demander à la maman de Boubico. Je sors un cigare, me lève et fais un pas vers la dame. Mais à peine ai-je bougé que Boubico dresse la tête et me lance des aboiements encore plus furieux qu’au contrôleur. Il aboie, hurle, tousse et…

- Boubico, dit la dame, reste là, avec Mamounette.

« Que la teigne te ronge, sale bâtard, dis-je en moi-même. Je n’ai jamais vu corniaud plus repoussant ni plus antipathique ! S’il ne tenait qu’à moi, je te tordrais le cou ! »

Au milieu des cris désespérés de Boubico, « Mamounette » me donne du feu. Je l'en remercie et m’assois dans le coin le plus éloigné du compartiment de peur de céder à mon instinct: assommer le cabot quand il dressera encore la tête.

- Quel joli chien vous avez là, dis-je à la dame après un moment de silence, mais il a l’air méchant.

- Oh, mais il n’est pas méchant du tout ! Une fois qu’il s’est habitué à la personne… Vous n’imaginez pas comme il est sage et fidèle, et intelligent avec ça ! Il ne lui manque que la parole, vous savez!

Puis regardant le panier, avec beaucoup de tendresse :

- Où qu’il est mon Boubico ? Coucou, Boubico !

Du panier s’élève un gémissement sentimental.

- Maman va donner un su-sucre à son petit garçon? Boubico ! Boubi !

Le « petit garçon » montre sa tête tout enrubannée. Mamounette le dégage des couvertures où il suffoquait presque et l’installe sur la banquette. Boubico me regarde et grogne haineusement. Horrifié à l’idée que le malheureux pourrait me provoquer, je crie à la dame :

- Madame, pour l’amour de Dieu, tenez-le, qu’il ne m’approche pas ! Je suis d'une nature nerveuse! Qui sait de quoi je serais capable… par peur.

Mais la dame, prenant le favori dans ses bras et le caressant avec douceur :

- Ohlala, mais qu’allez-vous imaginer ?! C’est qu’on est des petits garçons sages par ici, et bien élevés ! On n’est pas des rustres, comme Bismarck !

- Hein ? dis-je.

- Le Bismarck de l’officier de la Papadopolis.

Tout en me donnant cette explication, la dame sort de son sac un morceau de sucre :

- Qui c’est qui aime le su-sucre ?

Boubico (faisant le beau sur la banquette, malgré les secousses du train) : Wouaf !

- Tu veux que Mamounette donne une sucrette à son bébé ?

Boubico : Wouaf ! Wouaf !

Il attrape le morceau de sucre et se met aussitôt à le ronger. La dame extrait d’un autre sac une petite bouteille de lait dont elle verse le contenu dans un verre.

- Qui est-ce qui aime bien le lait ?

Boubico (se léchant les babines) : Wouaf !

- Tu veux que Mamounette donne du lait à son petit ?

Boubico (impatient) : Wouaf ! Wouaf !

« Ah ! soupiré-je, que la fourrière t'attrape, Boubico. »

Mais la dame approche le verre et le penche vers le museau du favori, qui se met à laper avidement. Et il lape, lape encore, provoquant la curiosité d’un voyageur qui regarde par la vitre dans notre compartiment. Aussitôt Boubico cesse de laper et commence à aboyer comme un fauve, les yeux exorbités, la bave aux lèvres, toussant, claquant des dents et…

« J’aimerais te voir empaillé, vermine enragée ! », pensé-je, et dans mon esprit commencent à défiler des idées aussi cruelles qu’infâmes.

 

Le passager s’est retiré. Boubico s’est calmé. La dame verse de nouveau du lait dans le verre et boit à son tour. Quant à moi, je sens que des idées noires m’envahissent irrésistiblement.

- A propos, madame, dis-je, vous parliez tout à l’heure du Bismarck de… ?

- De l’officier de la Papadopolis.

- Eh bien, qui est ce Bismarck ?

- Un molosse de garde. Il a bien failli tuer mon Boubico! La Papadopolis a une petite chienne, Zambilica, mignonne comme tout ! Elle habite en face de chez moi ; nous sommes amies. Et Monsieur (désignant Boubico) fait une cour terrible à la chienne ! (A Boubico : ) Coquin, va ! Ma misérable servante, une vraie imbécile celle-là, je l’ai prévenue quand elle l’a sorti le matin – parce qu’il est propre comme tout, vous savez ! Donc je lui ai dit : fais bien attention qu’il n’aille pas courir après Zambilica, ou Bismarck lui fait son affaire ! C’est le molosse de l’officier qui loue une chambre chez la Papadopolis (la dame tousse, pleine de sous-entendus). Je m’occupais un peu dans la maison quand, tout à coup, j’entends des aboiements et des cris. J’appelle : « Boubico ! Boubi ! Où est-il, mon petit ? » J’accours… La misérable domestique me l’apportait plus mort que vif. C’est à peine s’ils l’avaient tiré de la gueule du molosse à eux trois - elle, l’officier et la Papadopolis. Le voilà qui perd connaissance; il était mou comme un chiffon ! Je m’écrie : « Mon Dieu ! mon bébé se meurt ! » Deux semaines, il a gardé le lit ! J’ai même fait venir des docteurs. Enfin, le principal c’est qu’il s’en est sorti, grâce à Dieu. (S’adressant à Boubico:) il va encore aller chez Zambilica, mon bébé ?

Boubico : Wouaf !

- Pour que Bismark te mange, coquin !

- Wouaf ! Wouaf !

Et le voilà qui saute au bas de la banquette et se dirige vers moi.

- Madame ! m’écrié-je en bondissant de ma place. Je suis nerveux ! Qu’il ne s’approche pas de moi, hein ! Je ne …

- Mais non ! Vous ne voyez pas qu’il veut faire ami-ami ? Il est comme ça : il le sent tout de suite, quand quelqu’un l’aime bien.

- Ah, dis-je, sous le coup d’une inspiration infernale, ah ! Il sent tout de suite quand on l’aime ? Il veut, donc qu’on soit amis... Bravo !

Et comme le chien s’approche pour me renifler, je sors un paquet de bonbons que j’emportais pour un ami de province, j’en tire un bonbon et, l’offrant à Boubico avec beaucoup de douceur :

- Boubico, petit, petit ! Boubi, mon garçon !

Boubico, remuant la queue, s’approche d’abord avec une certaine méfiance, puis, encouragé par ma douceur, saisit le bonbon et se met à le mâchouiller.

- Vous voyez que vous êtes devenus amis ! dit la dame, ravie de ce rapprochement.

Puis elle me retrace la généalogie du favori… Boubico est l’enfant de Garsson et Gigiki, elle-même sœur de Zambilica, la chienne de la Papadopolis ; ce qui revient à dire que Zambilica est la tante maternelle de Boubico… Tandis que la dame me parle, j’essaie de surmonter mon aversion et mon dégoût en faveur d’un but élevé et j’emploie les plus vils moyens pour entrer dans les bonnes grâces du neveu de Zambilica ! Et en effet, Boubico s’approche de plus en plus de moi, jusqu’à me laisser le prendre dans mes bras. Mon cœur bat fort ; j’ai peur qu’un mouvement ou un geste ne trahisse mes desseins secrets. La dame ne cesse de s’émerveiller de l’affection que me montre Boubico et, de mon côté, j’entretiens cette nouvelle amitié, si chère à mon cœur, par des caresses et des friandises.

- Eh, vous voyez comme vous êtes devenus amis… Qu’est-ce qu’il y a Boubico ? Qu’est-ce qu’il y a, mon bébé ? Tu aimes le monsieur ? Oui ?

Et Boubico de répondre en se frottant à moi:

- Wouaf !

- Ah, c’est comme ça ? Tu as trahi ta Mamounette ? Coquin !

Bubico: Wouaf! Wouaf !

- Vous devez avoir bon cœur, il ne va pas vers n’importe qui …

- Bien sûr, ma petite dame, un chien ça sent ce genre de choses ; ça a de l’instinct.

 

Comme je prononce cette phrase, voici que le train s’arrête à Crivina. Sur le quai on entend des aboiements, sans doute une querelle entre chiens. Boubico tente de s’arracher à mes bras ; moi je le tiens bien ; il se met à aboyer, très excité, en direction de la fenêtre. Le train redémarre et Boubico aboie sans cesse, l’oreille dressée vers les appels de ses semblables, qui s’estompent au loin ; je le caresse pour l’apaiser. Quand le bruit cesse tout à fait, il lève le museau au plafond et, dans mes bras, se met à hurler… Je dis bien: dans mes bras !

« Ah ! Boubico, me dis-je en moi-même tout en le caressant, que les fourreurs t’écorchent vif ! »

Mais Boubico ne cesse de hurler.

- Madame, dis-je. Ce n’est pas une bonne chose de garder Boubico enfermé ainsi et tout couvert par cette chaleur, il peut devenir enragé. Tenez, maintenant que j’y pense, il fait vraiment trop chaud ici !

Et disant cela, je me lève, Boubico dans les bras, et m’approche de la fenêtre du wagon. Je pose gentiment Boubico à côté de sa maîtresse et je baisse la vitre, me penchant au-dehors pour respirer un peu. A l'extérieur règne une nuit aussi noire que mes idées.

- Vous avez raison, dit la dame, ça dissipera la fumée de cigarette.

Le train va maintenant traverser le pont de la Prahova… Je me retourne, prends un bonbon, le montre à Boubico qui s’approche en balançant innocemment la queue.

« Par Pluton et son fidèle Cerbère, pensé-je, je jure que ce ceux qui ont parlé de l’instinct canin ont menti ! C’est un mythe ! Il n’existe pas ! »

Boubico attrape le bonbon ; je le prends dans mes bras et m’installe près de la fenêtre en plaçant le chien tout près de l’ouverture. L’air frais qui caresse son museau fait grand plaisir à Boubico. Il sort sa langue pour respirer profondément.

- Attention, ne le laissez pas tomber par la fenêtre ! Pour l’amour de Di…

Mais Mamounette n’a pas le temps de prononcer le nom du Créateur, car déjà Boubico disparaît dans la nuit, comme une colombe blanche, en un vol retour vers Bucarest – peut-être vers Zambilica, qui sait? Je me retourne, regarde la dame et, lui présentant mes mains vides, je pousse un cri de désespoir :

-Madame !!

Hurlement inhumain!... La dame est devenue folle !

-Vite, madame, le signal d’alarme !

Je la conduis vers la poignée et lui montre comment la tirer. Eperdue de douleur, elle exécute la manœuvre énergiquement. Le train stoppe net ! Ebranlement colossal. Emotion générale parmi les passagers.

- Qui ? Qui a donné l’alarme ?

- C’est Madame, dis-je au personnel du train, en désignant la dame évanouie.

 

Le train se remet en marche. A Ploiesti, la dame est revenue à elle ; brisée de chagrin, elle doit répondre au procès-verbal qui lui est dressé pour usage du signal d’alarme. Tandis qu’au milieu des voyageurs entassés, la dame se lamente, je m’approche d’elle et, avec un ricanement diabolique, je murmure à son oreille :

- Madame, c’est moi qui l’ai jeté par la fenêtre, qu'il rôtisse en enfer !

La voilà qui perd de nouveau connaissance … Et moi, tel un démon fendant la foule, je m’éloigne dans la nuit noire …

 

Ion Luca Caragiale, Moments et Esquisses (1908)

 

Traduction inédite: BOUBICO (Ion L. Caragiale)

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