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Lesmillefeuillesdefirmin.overblog.com

Un blog littéraire. Au programme: plein de lectures, un peu d'art et d'histoire!

Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans, #terreurs et revenants

La chair, la mort et le Diable

 

Nous sommes en Espagne à la fin du XVIIIème siècle. Tout Madrid se presse dans l’église des Capucins pour entendre le sermon du prieur Ambrosio, connu pour la pureté de ses mœurs. Parmi la foule, Antonia, une jeune orpheline fraîchement débarquée de Murcie en compagnie de sa tante Leonella. Elle attire rapidement l’attention de Don Lorenzo de Medina, noble cavalier qui se met à son service. Mais la beauté et l’innocence d’Antonia seront aussi de terribles tentations pour celui qu’on appelle « l’homme de Dieu ». Le récit développe plusieurs intrigues – sentimentales ou picaresques - avec pour point de rencontre l’univers monastique madrilène. La figure centrale en est Ambrosio, moine en apparence irréprochable, qui bascule peu à peu dans la luxure et le crime.  L’œuvre a d’ailleurs connu la censure en raison de son anticléricalisme virulent.

Publié en 1796, ce roman est un pur chef-d’œuvre du gothique anglais, dans la lignée d’Horace Walpole et d’Ann Radcliffe. Comme ses prédécesseurs, Matthew Lewis imagine des décors sinistres : château hanté, forêt infestée de brigands, crypte humide d’une vieille abbaye, rien n’est épargné au lecteur ! Comme chez Mrs Radcliffe, les spectres, les assassinats, la sorcellerie, la réclusion et les enterrements prématurés sont au rendez-vous. Mais ici point de sentimentalisme, nulle explication rationnelle visant à rassurer le lecteur. Et quelle cruauté ! Quel réalisme dans la description des tortures mentales et physiques ! L’angoisse d’Agnès, emmurée avec le cadavre de son bébé en décomposition, les procédés de l’Inquisition évoqués au dernier chapitre, le viol d’Antonia dans un souterrain ignoré du monde, voilà des scènes encore bien terrifiantes de nos jours. Le surnaturel est présent à chaque page, mais il n’a rien de convenu, c’est au contraire une œuvre visionnaire qui vous emporte très loin, sur les ailes du diable, dans des paysages parfois apocalyptiques (voir dernière scène).

Autre preuve de modernité : Lewis s’éloigne des conventions en évitant les personnages touts d’une pièce. Alors que dans les romans traditionnels, la jeune fille est toujours pure et vertueuse, ici Agnès a fauté. Quant à Ambrosio, il est certes diabolique, mais Lewis nous décrit ses doutes, ses tentations, son repentir, en somme une vie intérieure dans toute sa complexité. La noirceur du cadre n’est donc rien comparée aux ténèbres morales des personnages !

La construction du roman est tout aussi intéressante : plusieurs récits enchâssés ajoutent de l’aventure, du mystère et multiplient les points de vue. C’est une esthétique de l’excès et du foisonnement, un roman où Lewis donne libre cours à son imagination débridée. On entre rapidement dans un labyrinthe de terreurs, mais la structure maîtrisée du récit évite au lecteur de s’égarer.

Non, « Le moine », n’est pas un roman désuet ! Non, on n’y trouve ni longueurs ni « fioritures » ! C’est au contraire une œuvre magistrale, d’une intensité extrême, d’une audace incroyable! Bref, un authentique roman d’horreur, à la fois raffiné et effroyable – et ô combien supérieur aux Stephen King encensés actuellement…

Critique libre: LE MOINE (Matthew Gregory Lewis)

Une perle noire de la littérature victorienne

 

Alfred Monkton, 21 ans, est le dernier rejeton d’une longue lignée aristocratique : les Monkton de Wincot Abbey. Mais pourquoi vit-il en parfait reclus dans le manoir ancestral ? Et pourquoi peu avant son mariage part-il en Italie à la recherche d’un … cadavre ? Le jeune Monkton aurait-il perdu la raison ? On le dit. On raconte même qu’il est frappé de la folie héréditaire des Monkton. Obsédé par une ancienne prophétie, Alfred est persuadé qu’il doit retrouver la dépouille de son oncle, un scélérat notoire tué en duel. Mais pourra-t-il empêcher sa fatale destinée de s’accomplir ?

Avec cette longue nouvelle publiée en 1855, Wilkie Collins nous plonge dans une atmosphère gothique à souhait. Les sombres châteaux, les abbayes en ruines, les duels et les naufrages ajoutent à la noirceur d’un héros tourmenté. Le style est élégant mais d’une grande clarté car, selon son habitude, Collins confie la narration à un témoin rationnel. L’irruption du surnaturel n’en est que plus troublante. Quel est donc le mystère de Mad Monkton? Est-il le jouet d'une hallucination ou la victime d'une hantise? Vous le saurez (ou pas) en lisant ce petit bijou de la littérature victorienne.

Critique libre: MONKTON LE FOU (W. Wilkie Collins)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #romans, #toutes les critiques litteraires

Du bonheur en éprouvette

 

En l'an 632 après Notre Ford, l'humanité connaît enfin la paix et le bonheur. Mais c'est un bonheur aseptisé, où les émotions et la beauté n'ont plus aucune part. Les Administrateurs mondiaux veillent à la stabilité sociale et au confort de tous, en conditionnant les individus dès leur naissance, et même avant. Finis les aléas de la reproduction vivipare! Dans cette nouvelle ère, les mots « père », « mère » et la notion même de famille sont considérés comme inconvenants. Désormais, tout commence dans une éprouvette. Au Centre de prédestination sociale, certains embryons bénéficient des conditions biologiques optimales pour se développer physiquement et intellectuellement: ils deviendront des Alphas, l'élite du meilleur des mondes, destinés à occuper de hautes responsabilités. Les Bêta, eux, constituent les classes moyennes, conçus pour consommer et effectuer un travail ordinaire. Quant aux Gammas, aux Deltas et aux Epsilon, on réduit leur ration d'oxygène dès le stade embryonnaire, ceci afin de les rendre serviles et chétifs. Incapables de réflexion, ils assurent sans rechigner les tâches les plus ingrates, et on peut même les cloner à volonté pour satisfaire les besoins en main d'oeuvre. L'éducation est strictement encadrée dès le plus jeune âge grâce à l'hypnopédie: pendant leur sommeil les enfants assimilent des dictons et des principes sains martelés par des voix mécaniques. "Chacun appartient à tous les autres." "Nous ne pouvons nous passer de personne". Effectivement, dans cette société du futur, l'individu n'a plus aucune valeur en tant que tel, il est un simple rouage de la machine sociale. En ce sens, la solitude, l'originalité et même la monogamie sont devenues immorales. Chacun doit se conformer aux normes de sa caste, adopter un mode de pensée unique, utiliser les mêmes transports aux mêmes heures, pratiquer les mêmes loisirs que la majorité. Car le bonheur est dans l'uniformité! Après une longue journée de travail, quoi de meilleur qu'un tour en taxicoptère, suivi d'une partie de Golf Electromagnétique ou d'un film au Cinéma Sentant? Tout est conçu afin que les frustrations soient abolies par une satisfaction immédiate des désirs. Ainsi – « Ford soit loué ! »- plus de guerres, plus de désespoir, plus d'amour malheureux et plus de peurs. La littérature et l'art doivent se débarrasser de toute passion. Même la vieillesse est abolie: les humains gardent toutes leurs capacités jusqu'à la soixantaine, avant de mourir dans  l'indifférence générale et d'être transformés en phosphore utile au moyen d'une incinération. Et si malgré tout un ennui survient, pas besoin de vertu pour y faire face: le SOMA, un nouveau médicament, permet de s'évader sans effets secondaires. "Un gramme à temps vous rend content", dit le slogan, "avec un centicube, guéris dix sentiments", dit le slogan.

 

 Les personnages principaux de ce roman sont Bernard Marx, un Alpha Plus spécialiste en psychologie, et Lenina Crowne, ouvrière au centre de Prédestination sociale. Bernard est différent des autres Alphas – aurait-on versé par accident de l’alcool dans son pseudo-sang ? Solitaire et indépendant, il passe pour asocial, ce qui est une faute gravissime dans ce monde totalitaire. De plus son corps est si frêle qu’il atteint tout juste la stature d’un Gamma ! Bernard est attiré par Lenina, une jeune femme parfaitement adaptée, et « pneumatique » à souhait. Il décide donc de l’emmener en weekend au Nouveau-Mexique, dans l’une des dernières réserves de « sauvages » -comprenez humains « vivipares » qui vivent en familles, ignorant les nouvelles technologies. Dans cette réserve, nos deux héros rencontrent John, un jeune sauvage féru de superstitions et de littérature shakespearienne – désormais interdite dans le monde civilisé. Le choc culturel risque d’être rude, d’autant que John brûle d’un amour romanesque pour Lenina.

 

 Ce roman publié en 1932 est l’une des premières dystopies littéraires. Quatre-vingt ans après, on est encore surpris par sa modernité et son actualité ! L’oeuvre d’Huxley est étrangement visionnaire, elle pose beaucoup de problèmes philosophiques sur la signification du progrès, les apports – et les limites ! - de la science, les rapports entre la technique et la nature. Mais les questions qui m’ont paru les plus passionnantes ont trait à l’essence même de l’être humain : peut-on être heureux dans une société entièrement matérialiste ? L’individu est-il conditionné par la collectivité ? La passion et la beauté sont-elles plus importantes que la sécurité et le confort ? Le livre est riche en dialogues qui donnent à réfléchir sur ce « meilleur des mondes », reflet outré de notre propre société ! Mais au-delà de cette dimension philosophique, le roman comporte une véritable histoire portée par des personnages en conflit : alors que certains incarnent les valeurs futuristes, d’autres résistent au nom de leur humanité. Au final, c’est une œuvre qui ne peut laisser indifférent : les situations décrites sont tantôt effrayantes tantôt comiques, mais toujours intrigantes pour les hommes du XXIème siècle que nous sommes. En cela le livre d’Huxley est vraiment un classique ! Il a ouvert la voie à une science-fiction intelligente, celle de Ray Bradbury (« Fahrenheit 451 ») et de George Orwell (« 1984 »).

Critique libre: LE MEILLEUR DES MONDES (Aldous Huxley)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #biographies, #chez les victoriens

Ouvrier à 12 ans, célèbre à 24!

 

 Voici un petit livre passionnant - pour les jeunes et les moins jeunes - sur la vie et l'œuvre de Dickens, ce monument de la littérature britannique.

 On y apprend que le petit Charles ressemblait fort aux orphelins de ses futurs romans. Issu d'une famille nombreuse et affublé d'un père prodigue, l'enfant découvre très tôt la prison pour dettes. A 12 ans, il est ouvrier dans une usine de cirage pour entretenir ses 5 frères et soeurs. Quant à son instruction, il la reçoit dans un établissement de bas étage où les châtiments corporels sont de mise. C'est en multipliant les petits boulots - copiste, sténographe, pigiste...- que le jeune homme parvient à la carrière littéraire, via le journalisme. Toutes ces expériences, Dickens les transposera dans ses romans qui relatent, pour la plupart, des enfances misérables. Qu'ils aient pour nom Oliver Twist, Little Dorrit, David Copperfield ou Pip, ses petits héros sont tous des avatars de leur créateur.

 Même parvenu à l'âge adulte, Dickens ne cesse de nous étonner. C'est un homme généreux et un peu excentrique, qui cherche l'inspiration en se promenant dans les bas-fonds de Londres. Entouré d'un épagneul, d'un corbeau parleur, d'un chat sourd et ... de 10 enfants, il trouve tout de même le temps d'écrire des romans-feuilletons à succès, que l'on s'arrache jusqu'en Amérique! Malgré le poids des années, il assure lui-même la promotion de ses ouvrages en organisant des lectures publiques. Et même au comble de la gloire, Dickens n'oublie pas les plus démunis, comme en témoignent ses bonnes œuvres en faveur des orphelins et des prostituées. Cette vie trépidante le conduit en train express vers un accident qui manque de lui ôter la vie; mais ce jour-là il se bat encore pour sauver celle des autres.

 Mais ces faits extraordinaires ne doivent pas nous faire oublier les aspects plus humbles de la vie de Dickens. Comme tout un chacun, le grand homme connaissait des déboires conjugaux, des problèmes de santé et même quelques déceptions paternelles. Il se reprochait d'ailleurs, non sans humour, d'avoir mis au monde un grand nombre d'incapables!

 Surprenante, enrichissante et plutôt concise, cette biographie se lit comme un roman. Elle plaira à tous les amateurs de Dickens et donnera aux autres l'envie de découvrir l'univers de cet immense auteur. Espérons-le!

Critique libre: CHARLES DICKENS (Marie-Aude Murail)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans, #chez les victoriens, #policiers

Crime et sentiments

Marie Saxonbury est une femme fatale. Peut-être est-ce là une revanche du destin, car son père, Sir Arthur, a eu dans sa jeunesse le cœur brisé par une certaine Marie. C’est à présent à sa fille de faire souffrir les hommes. Non que Miss Saxonbury soit particulièrement cruelle – elle possède au contraire une bonne dose de naïveté -, mais sa beauté et sa coquetterie vont mener plus d’un gentleman à sa perte. Le premier à succomber à ses charmes est Verner Raby, un peintre romantique, trop timide pour gagner le cœur de la jeune fille. Mais lorsqu’Edouard Janson, étudiant en médecine, fait son apparition à Saxonbury, Marie découvre enfin l’amour. Renoncera-t-elle à son brillant avenir pour épouser un médecin pauvre, ou choisira-t-elle un mariage de raison avec son cousin Arthur Yorke ? De passion en jalousie, ce roman nous entraîne sur la piste du crime ! Car l’un des prétendants est de trop, et il trouvera la mort dans d’horribles circonstances, par une nuit de brouillard... Quant à découvrir le coupable, méfiance ! Les apparences sont quelquefois trompeuses.

Ellen Price Wood, alias Mrs Henry Wood - du nom de son mari -, est une spécialiste du « crime novel », genre très prisé à l’époque victorienne. Comme son célèbre contemporain Wilkie Collins, Mrs Wood situe ses intrigues dans un cadre bourgeois, en apparence paisible, puis elle brise cette harmonie domestique au moyen des intrigues les plus retorses. Mystère et faux indices sont alors au rendez-vous, et Mrs Woood s’emploie avec délectation à égarer son lecteur. Dans « Les Mystères d’East Lynne », son roman le plus connu, tout comme dans la nouvelle policière « La boîte d’ébène », l’auteure nous avait déjà habitués aux pires subterfuges (voir la critique sur ce site). Mais sous couvert de divertissement, Mrs Wood nous livre aussi – en bonne victorienne ! – une réflexion moralisante sur la fidélité et le bonheur conjugal. Après les terreurs et les larmes vient le « happy end », certes un peu convenu, mais tellement sympathique ! Ce roman (publié en 1863) m’a beaucoup plu pour son style entraînant, son intrigue captivante et son sens du suspense. C’est une immersion bien agréable dans la littérature populaire du XIXème siècle.

Critique libre: LA NUIT DU GRAND BROUILLARD A OFFORD (Mrs Henry Wood)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans

Histoire d'un voleur de vie

 

Au début du XVIIIème siècle, l’Europe est ravagée par la Grande guerre du Nord, mettant aux prises la Suède et la Russie, ainsi que plusieurs territoires du Saint Empire germanique. Quelque part en Silésie, perdus dans la neige, deux hommes tentent de gagner la frontière polonaise pour échapper aux dragons de l’Empire. L’un d’eux, Christian von Tornefeld, est un noble suédois qui a déserté afin de rejoindre les armées de son roi. Quant à l’autre, il n’a pas de nom ; c’est un vulgaire voleur menacé du gibet. Ces deux fuyards que tout oppose deviennent pourtant d’inséparables compagnons de malheur. Mais un jour, comme ils sont torturés par le froid et la faim, ils tombent sur un vieux moulin en ruine. On dit que le meunier s’est suicidé ; pourtant il est là, tout de rouge vêtu, invitant les fuyards à se restaurer. A moins que ce ne soit son spectre… Cette rencontre est le véritable point de départ de l’histoire. Sous l’influence du démon, ou d’une convoitise tout humaine, le voleur décide d’envoyer son compagnon à la mort pour usurper son identité. Il sera désormais le Cavalier suédois, un officier gentilhomme, vivant sur les terres qu’il a dérobées au véritable Tornefeld. Mais parviendra-t-il à tromper Maria Agneta, la fiancée de son rival ? Après une formidable ascension et sept années de bonheur, le voleur de vie devra payer son crime au prix fort.

Ce grand roman d’aventures est aussi un thriller où Perutz manie le fantastique avec subtilité. L’atmosphère y est sombre, inquiétante, comme un paysage hivernal de Brueghel. C'est une histoire de double et sans doute une réflexion sur le destin. Le pacte avec le diable, la magie, la substitution d’identité sont autant de thèmes récurrents dans l’œuvre de Perutz. Au fil des pages, on découvre aussi une magnifique histoire d’amour, basée sur un malentendu - thématique réutilisée dans "La nuit sous le pont de pierre". Mais le sentiment le plus poignant du récit est sans doute l’amour qui unit le Cavalier suédois à sa fille. Perutz s’est encore une fois inspiré de faits historiques – la disparition du père de Maria Christine von Blohme – pour créer un chef d'œuvre, un roman onirique, aussi puissant que mystérieux!

Critique libre: LE CAVALIER SUEDOIS (Leo Perutz)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #terreurs et revenants, #toutes les critiques litteraires, #romans, #chez les victoriens

Une chronique de la vieille cité de Dublin

 

Nous sommes en Irlande au début du XVIIIème siècle. A quelques lieues de Dublin, parmi de vertes frondaisons, se dresse Morley Court, le manoir ancestral des Ashwood. C’est là que vivent le tyrannique Sir Richard, son fils Henry et sa fille Mary, aussi belle que douce. Cette innocente créature a donné son cœur à Edmond O’Connor, jeune catholique partisan de l’indépendance irlandaise. Mais cette idylle est contrariée par les machinations de Sir Richard qui projette d’unir sa fille à un vieux barbon cousu d’or ; c’est que seul un riche mariage peut encore sauver Morley Court de la ruine. Le baronnet et son fils décident donc de sacrifier Mary en utilisant les procédés les plus vils. S’en suivent de multiples péripéties qui entraînent le lecteur de châteaux en auberges, sur les routes accidentées d’autrefois.

J. Sheridan Le Fanu est un auteur irlandais à l’imagination sans pareille. Adepte du mystère et du fantastique, il est surtout connu pour ses nouvelles, mais c’est aussi un formidable romancier ! « Morley Court », son premier roman (1845), est à la fois un récit d’aventures à la Walter Scott et un thriller des plus angoissants. On y retrouve tous les ingrédients du roman noir : attaques de brigands, sombres complots contre une héroïne persécutée, réclusion, héros machiavéliques, sans oublier les manifestations spectrales disséminées ça-et-là. Du déjà vu, me direz-vous ! Oui, mais grâce à son formidable talent de conteur, Le Fanu renouvelle tout à fait le genre. D’abord les chapitres sont courts et l’intrigue progresse à bon rythme, passant d’un personnage à l’autre pour ne pas lasser l’attention du lecteur. La noirceur de l’intrigue est quelque peu atténuée par les touches d'humour. Quant aux  thèmes du roman gothique, ils prennent un aspect étonnamment moderne. L’histoire tout entière baigne dans une atmosphère onirique, entre le cauchemar et la légende. Et même le dénouement est loin des clichés : ne vous attendez pas à un « happy end » sucré, vous risqueriez bien d’être déçu !

Critique libre: LES MYSTERES DE MORLEY COURT (Joseph Sheridan Le Fanu)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #contes et nouvelles

Contes cruels du pays de l'or

 

Ma critique fait référence à l'édition Phébus/ Libretto qui comporte la nouvelle "Construire un feu" et six autres récits du Grand Nord (175 pages).

Dans ce recueil, Jack London nous entraîne avec son talent habituel sur la piste des chercheurs d’or, des Indiens et autres aventuriers du froid. Vers 1900, à l'époque du « gold rush », le Klondike était une contrée peu hospitalière pour les pieds tendres. C’est ce que nous apprend avec une redoutable efficacité la première nouvelle du recueil. En une quinzaine de pages, Jack London décrit les souffrances d’un homme égaré dans la neige en compagnie de son chien. A cause du froid extrême ses membres gèlent progressivement, entravant ses moindres mouvements. Parviendra-t-il à construire un feu à l’aide de sa dernière allumette ? Le personnage de « Mission de confiance » doit lui aussi dépasser ses limites pour transporter un mystérieux bagage. On est surpris par la vigueur physique et morale des héros de London. Surtout, il entre dans ces histoires une bonne part de cruauté. Ainsi dans « Face-Perdue », le trappeur Subienkow est obligé de ruser pour échapper à ses tortionnaires indiens ; mais sa fin n’en sera pas plus enviable. La même sauvagerie habite le vieux Porportuk, Peau-Rouge avare repoussé par la jeune squaw qu’il tente d’acheter. Quant aux chiens de traîneaux, figures incontournables du Grand Nord, ils sont incarnés par « Ce Spot », animal encombrant d’une intelligence quasi diabolique. Chacun de ces récits possède une chute, qu’elle soit tragique, ironique ou franchement atroce. Mais le plus admirable chez London, c’est sans doute son art consommé du suspense. A partir de sujets simples – un marcheur, un chien, la neige …-, il entretient un mystère haletant qui captive le lecteur de bout en bout. Lire Jack London c’est partir à l’aventure et assister à l’affrontement sans cesse renouvelé entre l’homme et une nature grandiose.

Critique libre: CONSTRUIRE UN FEU (Jack London)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #chez les victoriens, #famille bronte

Enfin une nouvelle édition de ce roman « brontien » méconnu !

 

"Villette" est la capitale du royaume imaginaire de Labassecour, une cité qui ressemble étrangement à Bruxelles. C'est là que les sœurs Brontë ont fait l'expérience de l'enseignement, à la pension Héger. Et c’est là que Lucy Snowe, l’héroïne de cette histoire, postule comme professeur d’anglais, sans se douter qu’elle va y trouver l’amour.

Le roman comporte deux parties : la première, plutôt brève, raconte l’adolescence de Lucy chez sa marraine Mrs Bretton. La jeune fille y côtoie John-Graham son sympathique cousin, mais elle y rencontre aussi une étrange enfant blonde, dont la précocité n’a d’égale que son adoration pour Graham. Puis vient une période difficile d’apprentissage. Lucy, désormais sans famille, décide de quitter l’Angleterre pour gagner sa vie comme préceptrice. Après un passage en France, elle se rend à Villette, à la recherche de la pension Beck. La voici institutrice. Dépourvue d’expérience, Lucy doit néanmoins imposer son autorité à des dizaines d’élèves turbulentes. C’est aussi dans cette institution que Lucy fait des rencontres déterminantes : la frivole Ginevra Fanshawe, une pensionnaire qui se prend d’amitié pour elle, le professeur de lettres Paul Emmanuel, et le docteur John, un jeune médecin qui ne laisse pas Lucy indifférente. Mais la vie réserve encore bien des surprises à notre héroïne ! Pendant les grandes vacances, par un soir d’orage, Lucy erre le cœur gros aux portes de la ville, lorsqu’elle est recueillie par le docteur John. L’occasion d’en découvrir davantage sur ce séduisant personnage…

Ce roman d’apprentissage est un curieux mélange de romantisme noir et de réalisme, le tout saupoudré d’humour anglais. Comme dans "Jane Eyre", Charlotte Brontë dépeint ici une héroïne singulière, au caractère bien trempé, éprise de solitude et peut-être un rien bigote. Malgré sa droiture morale, Lucy ne correspond pas tout à fait au modèle de féminité en vogue au XIXème siècle. Son tempérament fier, indépendant, sa capacité à tenir tête aux hommes et son côté asocial en font un personnage bizarre. Serait-ce le reflet de la personnalité de l’auteure ?

J’ai apprécié ce roman pour la qualité de l’écriture, ainsi que pour son côté vivant : l’atmosphère du pensionnat par exemple y est fort bien décrite et on sent que l’auteure a réellement vécu les situations évoquées. Par ailleurs, je me suis demandé si le professeur bourru du roman, M. Emmanuel, avait un lien quelconque avec Constantin Héger, le directeur dont Charlotte Brontë était éprise. Enfin, comme dans tous les romans "brontiens", la psychologie joue un grand rôle. Ici, la confrontation entre Lucy et Paul Emmanuel constitue un fil conducteur - et n'est pas sans rappeler les rapports orageux entre Jane Eyre et M. Rochester.

Malgré ses qualités indéniables, « Villette » souffre aussi de quelques défauts. Les  tendances moralisatrices de Lucy sont parfois déplaisantes et lui donnent un côté vieille fille. Ce roman est d’un genre hybride, une sorte de compromis entre l’esprit indépendant des Brontë et la morale victorienne ; il n’a ni l’audace de « Jane Eyre » ni la puissance envoûtante des « Hauts des Hurlevent ». Mais ce qui m’a le plus posé problème ce sont les longueurs !  Dans la deuxième moitié du roman, l’histoire piétine vraiment ; aussi les 600 pages auraient pu être amplement réduites sans nuire à l’action, ni même à l’atmosphère. A lire tout de même par les fans des sœurs Brontë et les amateurs de littérature britannique.

Critique libre: VILLETTE (Charlotte Brontë)
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Un roman onirique et enchanteur

 

Ce livre comporte quatorze tableaux étincelants qui nous entraînent dans la vieille cité de Prague, vers 1600. Voici Koppel-Bär et Jäckele-Narr, deux misérables musiciens qui à la nuit tombée assistent à une danse macabre. Voici Pierre Zaruba, un tchèque indépendantiste, qui sans le savoir va dîner à la table de l’Empereur. Sans oublier Berl Landfahrer, l’homme le plus malchanceux de Prague, à qui des chiens font d'intéressantes confessions. Mais pourquoi le grand rabbin a-t-il planté une rose et un romarin sur la berge de la Moldau ? Comment Esther, la belle juive, parvient-elle à retrouver chaque nuit Sa Majesté impériale? Et que deviendra l’or de Mordechai Meisl ?

Publié en 1952, ce roman de Leo Perutz est l’un des plus magnifiques qu’il m’a été donné de lire ! Car contrairement aux apparences il s’agit bien d’un roman. Si les petits récits semblent d’abord indépendants, on s’aperçoit par la suite qu’ils forment un puzzle dont on doit patiemment assembler les bords avant de parvenir au cœur de l’histoire : les amours secrètes d’Esther et de l’Empereur. Les tableaux ne sont donc pas nécessairement présentés dans un ordre chronologique, mais tout se joue au début du XVIIème siècle, à Prague, entre le quartier juif et la cour de Rodolphe II. Au fil des pages, Perutz nous livre des indices et peu à peu le mystère prend forme. La plupart des romans de Perutz ont une dimension historique. Dans « La nuit sous le pont de pierre », le héros est un monarque connu pour ses extravagances : Rodolphe II (1576-1612), Empereur germanique et roi de Bohême. Quant à Mordechai Meisl, il s’est effectivement distingué par ses actions philanthropiques, de sorte que sa tombe est encore visible dans le cimetière juif de Prague.

Pour moi ce livre est une véritable découverte, un chef d’œuvre qui mérite d’être lu et relu ! Sa technique narrative, particulièrement originale, ne gêne en rien la compréhension, mais parvient au contraire à nous intriguer de bout en bout. Et puis il y a l’atmosphère baroque de la vieille Prague, avec ses fantômes, ses bouffons, ses kabbalistes et ses ruelles sombres. Chaque page est une véritable merveille, un mélange de fantaisie et d’histoire, de légende et de magie. Chaque chapitre est un tableau onirique où le ciel nocturne contraste avec l’éclat de l’or, une peinture à la Rembrandt où se détachent dans les ténèbres les costumes scintillants des danseurs de sarabande.

Critique libre: LA NUIT SOUS LE PONT DE PIERRE (Leo Perutz)

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Rédigé par Bianca Flo

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