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Lesmillefeuillesdefirmin.overblog.com

Un blog littéraire. Au programme: plein de lectures, un peu d'art et d'histoire!

Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans, #litterature russe

Comment vivre à l'horizontale

 

Dans un appartement de Saint-Pétersbourg, Ilia Ilitch Oblomov, propriétaire terrien, passe ses journées allongé sur un divan. Non qu’il soit malade - son visage replet respire au contraire la santé -, quant à son âge, c’est celui de la maturité florissante qui permet à la plupart des hommes de mener une vie active. Seulement voilà, Ilia Ilitch souffre d’oblomovisme, apathie chronique caractérisée par une tendance à la rêverie, une incapacité à prendre des décisions et une aversion profonde pour toute forme d’effort. Pourquoi prendre la peine de sortir ou de travailler alors que la vie peut être si confortable dans un intérieur douillet ? Aux soirées mondaines, Oblomov préfère une sieste réparatrice sur son canapé ; aux habits élégants, sa large robe de chambre et ses chaussons moelleux. La monotonie de ses journées n’est rompue que par la succession des repas. Et lorsqu’il s’agit de lire, le journal de l’an passé suffit bien, vu qu’Ilia Ilitch ne l’a pas encore achevé… Qu’elle est douce cette existence prévisible ! Vous l’aurez compris, notre anti-héros n’aspire qu’à une chose : le repos. Mais peut-on vivre ainsi à l’écart de toute société, en simple spectateur, sans passions ni sans chagrins ? Il semblerait que non. Les soucis liés au monde extérieur ont tôt fait de rompre cette quiétude. Oblomov est sollicité pour régler des factures, s’occuper de son domaine rural, répondre à des lettres, faire des visites… Toutes choses qu’il se contente de remettre au lendemain, avant de se rendormir du sommeil du juste. Ce laisser-aller mène progressivement Oblomov à sa ruine. Son intendant le vole, la plupart de ses connaissances ne sont que de vils pique-assiettes, quant au valet Zakhar, il considère les soins du ménage comme superflus. Pourtant Stolz, le meilleur ami d’Oblomov, est un homme volontaire, pratique, actif. Parviendra-t-il à tirer Ilia Ilitch de son marasme ? La belle Olga saura-t-elle éveiller la passion dans cette âme indolente?

Ce roman, l’un des plus brillants de la littérature russe, a suscité l’admiration de Dostoïevski et de Tolstoï, dont Gontcharov était un contemporain. Fresque sociale, il nous entraîne dans la Russie des tsars, à la rencontre des fonctionnaires pétersbourgeois et des barines (propriétaires terriens). Mais c’est avant tout un roman psychologique qui tient à la fois de la comédie et du drame. La première partie est un chef d’œuvre de drôlerie, car pendant 200 pages chacun tente de tirer Oblomov du lit sans y parvenir. Les dialogues sont vivants, comiques et on visualise les situations aussi bien que devant une scène de théâtre. Mais au fil des pages, le récit gagne en profondeur. C’est une véritable tragédie qui se noue, non pas de celles que déchaînent les passions, mais plutôt un drame existentiel. Que signifie le bonheur ? Faut-il agir pour l’atteindre ou se contenter d’être ? Oblomov et son ami Stolz font des choix que tout oppose, c’est pourquoi leurs destins seront très différents. Alors, l’oblomovisme est-il un vice, un spleen à la russe ou une forme de sagesse ? Qui sait ? On ne peut répondre avec certitude, mais si la littérature a pour vocation de nous interroger, Oblomov y tient assurément une place de choix. Que vous aimiez rire, réfléchir ou rêver, lisez ce roman, car même si notre paresseux prône la passivité, le lecteur lui ne s'ennuie pas une seule seconde!!

Critique libre: OBLOMOV (Ivan Gontcharov)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #litterature russe

Le petit Nicolas en Russie

 

Dans ce roman autobiographique, Tolstoï raconte ses souvenirs d’enfance et d’adolescence et se livre à l’introspection grâce son double fictif: Nicolas Pétrovitch Irteneff. Le roman, commencé en 1851, a été abandonné six ans plus tard sans que Tolstoï ait rédigé le quatrième volet prévu initialement. C’est donc un livre en trois parties qu’il nous a laissé, chaque partie étant consacrée à une étape de sa jeunesse. Au début du récit, le petit Nicolas a 10 ans, et lorsque nous le quittons c’est un étudiant entré dans sa dix-septième année. Dans l’intervalle, le lecteur s’est pris d’affection pour ce garçon qui ressemble étrangement au jeune Tolstoï.

 En invoquant l’univers de son enfance, l’auteur ressuscite la Russie tsariste, avec ses barines (propriétaires terriens), ses serfs, sa hiérarchie de fonctionnaires et son aristocratie moscovite. Les Irteneff vivent tantôt à Moscou, tantôt dans leur domaine de Petrovskoïe, à la campagne. C’est cette maison familiale que Tolstoï évoque avec le plus de nostalgie. Il y situe les premières joies et les premières émotions de son petit héros : les jeux, le paysage champêtre aperçu par la fenêtre, la chasse avec son père, les leçons du bon précepteur Karl Ivanovitch, les après-midi passées à rêvasser en écoutant sa mère jouer du piano… Puis vient le départ pour Moscou. Dans la maison de la grand-mère, Nicolas manifeste pour la première fois ses talents de poète et découvre les sentiments amoureux au cours d’un bal d’enfants. Toutes ces émotions juvéniles sont exprimées dans un langage simple. Mais grâce à la magie des mots, on retrouve avec Nicolas des impressions propres à l’enfance, ce regard émerveillé sur le monde, la fraîcheur et l’insouciance de la jeunesse. Pourtant les chagrins ne sont pas totalement absents de la vie du petit garçon. Lorsqu’il quitte Petrovskoïe, image du paradis terrestre, Nicolas perd un peu de son innocence en découvrant des sentiments nouveaux. Il comprend par exemple que son père n’est pas infaillible. Mais c’est surtout la disparition de la mère – figure idéalisée que Tolstoï n’a jamais connue - qui marque la fin de l’enfance.

 La suite du récit s’attarde davantage sur la psychologie du jeune héros, en qui l’on peut voir un alter ego de Tolstoï. Timide, conscient de sa laideur, Nicolas n’en est pas moins orgueilleux et, malgré ses intentions pieuses, il ne peut dissimuler son mépris pour ses inférieurs, ces gens qui ne sont pas « comme il faut ». Intelligent, il refuse pourtant de se plier aux exigences de ses professeurs. A ses élans les plus enthousiastes succèdent des moments de paresse et de désespoir. Car c’est une personnalité encore mouvante, inachevée, qui nous est dépeinte ici. Sa formation morale, le jeune homme la puise dans la foi ardente de la vieille Russie, mais aussi dans les romans et les discussions philosophiques qu’il partage avec ses amis, dans ses rêves enfin. Dans les parties intitulées « Adolescence » et « Jeunesse », Nicolas grandit. Il tombe amoureux – ou croit l’être !- et il lui arrive même de fantasmer sur les servantes. Que de naïvetés charmantes dans ces pages. Entre ses études, ses rêveries et son amitié avec Nekhlioudof, c’est un jeune homme bien occupé. De même, chaque membre de la famille Irteneff évolue. Il y a là quelques portraits inoubliables dont on sent qu’ils s’inspirent de modèles vivants chers à Tolstoï.

 Ce livre mérite amplement d’être lu, d’abord parce qu’il permet à chacun de revivre avec bonheur des émotions enfantines. Pas de grands évènements, nul développement politique ou militaire relatif à la Russie, rien que les joies et le chagrins ordinaires d’un garçon qui découvre la vie. Tolstoï dépeint cet autre lui-même avec un humour tendre et, même s’il s’agit d’une personnalité bien singulière, on peut aussi y voir un hymne universel à la jeunesse.

Critique libre: ENFANCE, ADOLESCENCE, JEUNESSE (Léon Tolstoï)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans, #chez les victoriens

Sympathique comédie de moeurs

 

Publié en feuilleton en 1841 sous le pseudonyme de Michael Angelo Titmarsh, ce roman se présente comme l’histoire véridique et hautement morale du cousin de l’auteur, Samuel Titmarsh. Mais comme vous l’aurez deviné, ce Samuel n’est qu’un personnage de fiction, imaginé par Thackeray pour dénoncer avec humour les travers de son époque.

 Au début de notre histoire, vers 1822, Samuel Titmarsh est un jeune employé honnête et laborieux qui fait honneur à sa famille. Malgré sa droiture, il ne rechigne pas à flatter sa riche tante Hoggarty, car il désire s’élever quelque peu dans la société. Conquise, la vieille dame décide d’en faire son héritier et lui offre pour commencer un gros diamant de famille. Voilà de quoi bouleverser l’existence du neveu, car il s’agit non seulement d’un cadeau de prix, mais aussi d’un attribut social ouvrant toutes les portes. Avec un tel bijou épinglé à sa chemise, Samuel ne passe pas inaperçu. On lui prête une parenté aristocratique et au bureau il est connu comme « l’homme du West End » - un quartier huppé de Londres. Quelle ascension pour Samuel ! De modeste commis dans une compagnie d’assurance, le jeune homme devient secrétaire particulier du directeur, Mr Brough, lequel envisage même d’en faire son gendre. Il est désormais invité aux bals les plus prestigieux de la capitale ; on le flatte, on lui fait crédit. Car qui douterait de la bonne fortune du possesseur d’un tel joyau? Mais en jouant les riches dandys, Samuel devient la cible d’une escroquerie qui l’entraînera dans une chute encore plus rapide que son ascension. Après ses succès mondains, il connaîtra la déchéance et la prison pour dettes avec son cortège de malheurs.

 Avec ce roman, William Thackeray (1811-1863) stigmatise l’importance du paraître dans la société de son temps –mais n’est-ce pas toujours d'actualité? Bien qu’il s’agisse d’une satire, le ton reste bon enfant, en accord avec la personnalité de notre sympathique héros. Toutes les nuances de l’humour sont présentes, de la fine ironie au burlesque. Et bien sûr, le divertissement contient une morale : Samuel reçoit le juste salaire de sa vanité, mais au terme de bien des épreuves, il comprend qu’un bonheur humble est plus précieux que tous les diamants. Mignon, n’est-ce pas? L’orgueil de classe, l’adoration du « Dieu argent », le désir de parvenir par tous les moyens… Tels sont les thèmes dont s’empare Thackeray pour imaginer des comédies de mœurs jubilatoires. En témoigne son roman le plus abouti, « La Foire aux Vanités ». Je ne peux que vous inviter à (re)découvrir cet écrivain, l'un des plus grands de la littérature anglaise. Il possède en outre l'avantage incomparable de mettre toujours réjouir son lecteur!

Critique libre: LE GRAND DIAMANT DES HOGGARTY (William M. Thackeray)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans

Meurtres sur toute la ligne

 

Depuis son enfance, Jacques Lantier est en proie à des pulsions assassines. Devenu mécanicien au Havre, il fait la connaissance du sous-chef de gare Roubaud et de Séverine, sa charmante épouse. Une nuit, alors que Jacques lutte avec ses démons intérieurs, il aperçoit dans un train lancé à pleine vitesse une scène de meurtre: un homme, en qui il reconnaîtra plus tard Roubaud, en égorge un autre avant de jeter le cadavre sur la voie. Mais, subjugué par la belle Séverine, Lantier hésite à dénoncer le coupable. Dès lors le trio criminel est formé. La femme, le mari et l'amant deviennent inséparables, unis par des liens complexes, dont le désir, la haine et la culpabilité ne sont pas exclus. Autour de ces protagonistes gravite une foule de personnages secondaires appartenant au monde du rail : le chauffeur Pecqueux et sa maîtresse Philomène, la famille du stationnaire Misard, le président Grandmorin, membre du conseil d’administration de la compagnie ferroviaire… Tout ce petit monde cache les plus noirs instincts, les vices les plus sordides, qui éclatent quelquefois en tragédie sur la ligne Le Havre-Paris.

 Ce roman publié en 1890 est un volet de la grande fresque des Rougon-Macquart. Dans ce gigantesque projet, Zola se propose d’égaler la « Comédie humaine » de Balzac en racontant le destin d’une famille française sous le Second Empire. Après Gervaise (personnage de « l’Assomoir »), nous suivons ici son fils Jacques, frère cadet d’Etienne qui apparaît dans « Germinal ». Zola est le théoricien du naturalisme, ce courant qui a pour ambition d’offrir « une reproduction exacte de la vie » en littérature. Et il est vrai que l’auteur produit là un roman très documenté. Grâce à sa connaissance du monde ferroviaire, il décrit les machines et les gestes professionnels avec exactitude. Mais à y regarder de plus près, Zola semble voir la vie par le biais d’un verre déformant. Impossible de nier son penchant pour le sordide, pour les réalités les plus humbles ou les plus triviales. Ce roman en est une bonne illustration. Il s’agit d’une étude quasi clinique de la psychologie criminelle. Toutes les facettes du meurtre sont explorées. Il y a le meurtre crapuleux – celui du père Misard qui empoisonne sa femme pour l’argent -, le crime dicté par la jalousie – dont Roubaud et Flore offrent des exemples -; et puis il y a l’assassinat gratuit, cet acte purement bestial que médite Jacques Lantier à chaque fois qu’il désire une femme. Le mécanicien est ainsi présenté comme porteur d’une tare congénitale. Sous le regard scientifique de l’écrivain naturaliste, Jacques devient le descendant d’une longue lignée d'alcooliques qui lui ont transmis leur folie homicide. Car l'hérédité, au même titre que le milieu social, détermine les actions des personnages de Zola.

 C’est un roman d’une violence rare, un concentré de scènes sordides ou sanglantes. Y sont décrits dans un style plutôt cru un horrible accident ferroviaire, un suicide et pas moins de quatre meurtres, sans oublier la violence conjugale, l’ivrognerie et l’adultère présents à chaque page. Il y a donc là une surenchère dans la laideur plutôt qu’une plate illustration de la réalité. Tout y est placé sous le signe de l’instinct, qu’il exprime la possession, la conservation ou la destruction. Zola nous montre ainsi l’homme primitif. Pendant les crises meurtrières de Jacques, c'est "l'autre", la bête avide de sang, qui prend le contrôle, annihilant sa volonté et sa conscience. D’ailleurs la locomotive Lison, personnage à part entière, est une métaphore de cette force brute qui se déchaîne sans freins – Zola compare souvent cette machine à un animal furieux.

« La bête humaine » contient aussi une puissante critique sociale. L’action se déroule sur 18 mois, de février 1869 à juillet 1870, et se termine avec l’entrée en guerre contre la Prusse. La France est alors sous la coupe d’un Empire déclinant. Zola montre ici l’inefficacité et même la corruption de la justice par le biais du Secrétaire général Camy-Lamotte. Celui-ci détruit une preuve décisive de l’affaire Roubaud pour sauvegarder la réputation du régime. Le président Grandmorin est une autre illustration de cette déchéance au sommet de l’Etat. Quant au juge Denizet, il est pétri d’orgueil et incapable de voir la vérité. Ce simulacre de justice va briser le seul innocent de l’affaire, Cabuche, un brave vagabond desservi par son physique bestial.

 Malgré cette violence presque sauvage – ou précisément à cause d’elle -, « La bête humaine » est un immense roman, impossible à oublier. A cette étude psychologique et sociale, des plus intéressantes, s’ajoute un art consommé du suspense et une écriture presque visionnaire. Il y a quelque chose de fantastique dans cette locomotive qui fend la nuit ou la neige à une vitesse d’enfer. Quant aux descriptions de la Gare Saint-Lazare, elles rappellent immanquablement les peintures impressionnistes datant de cette même époque.

Critique libre: LA BETE HUMAINE (Emile Zola)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires

Un thriller d'anticipation intelligent et clairvoyant

Dans un futur hypothétique, le Japon a instauré la loi de prospérité nationale. Afin de promouvoir la valeur de la vie, un enfant sur 1000 se voit inoculer une capsule qui mettra fin à ses jours entre 18 et 24 ans. Fujimoto est le fonctionnaire chargé de délivrer leur préavis de mort (l'Ikigami) aux condamnés, 24 heures avant leur décès. Pourront-ils accepter l’inévitable ? Que feront-ils de leur dernière journée ? Comment réagiront leurs proches ? Le compte à rebours commence…

Dans chacun des 10 tomes qui composent la série, deux destins nous sont présentés en parallèle. Ce sont des jeunes gens sacrifiés qui viennent de recevoir l’Ikigami. Dans ce premier tome, il s’agit d’un garçon qui tente de se reconstruire après une scolarité faite de brimades, et d’un chanteur de pop qui sacrifie sa passion pour atteindre la gloire plus vite. Face à l’imminence de leur mort, les personnages ont des attitudes très différentes. Il y a ceux qui cherchent à donner un sens à leurs derniers moments, ceux qui tombent dans les pires excès pour oublier et ceux qui sombrent dans le désespoir.

Un autre fil conducteur du manga est l’évolution morale de Fujimoto. Celui-ci en vient progressivement à s’interroger sur le bien-fondé de sa mission. Mais sans cesse épié par ses supérieurs, il doit garder les apparences d’un fonctionnaire modèle sous peine d’être anéanti par le régime.

Selon la classification bien connue des amateurs de mangas, cette œuvre appartient au genre "seinen", manga destiné aux jeunes adultes. Eh oui, peut-être l'ignoriez-vous, mais il existe des mangas pour chaque âge et chaque sexe. "Ikigami" est un thriller psycho-social qui exploite la crainte universelle de la mort et offre une réflexion sur le destin. Mais il incite aussi à s’interroge sur la valeur d’une société qui utilise la technologie pour tuer. C’est un polar d’anticipation sur un pays sous contrôle, où le conformisme mène au totalitarisme. Dans « Ikigami », les aspirations individuelles sont niées au profit d’un bonheur collectif qui exige des sacrifices. N’est-ce pas là le propre des dictatures ? Malgré le séisme qui a ravagé le Japon quelques jours auparavant, Motorô Mase s’est rendu au Salon du livre à Paris en mars 2011. Avec une grande générosité, il a présenté son œuvre et sa manière de travailler. Dans ce contexte tragique, son manga hanté par la vie et la mort a pris une résonnance encore plus actuelle. Après la catastrophe, c’est toute une société qui risque de remettre en cause la course technologique nippone, pour rechercher le véritable sens du progrès.

Sujet oblige, les histoires imaginées par Motorô Mase sont toujours émouvantes, voire poignantes, sans pour autant tomber dans le mélodrame. Son dessin net, précis permet à tout lecteur de pénétrer facilement dans cet univers. Pas besoin d’être un amateur de mangas pour apprécier, car il s’agit là d’un chef-d’œuvre, au même titre que les albums de Jirô Taniguchi. Pour info, cette série a inspiré au réalisateur Tomoyuki Takimoto (2008)un film presque aussi passionnant que le manga.

Critique libre: IKIGAMI, PREAVIS DE MORT (Motorô Mase)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans, #litterature russe

Dangereux face-à-face

 

Depuis quelque temps Alexei Ivanovitch Veltchaninov est en proie à un grand abattement. Comme il approche de la quarantaine, il souffre de plus en plus d’hypocondrie; mais ce sont surtout des tourments moraux qui l’agitent. Peu à peu, il prend conscience de la vacuité de son existence et se sent assailli – bien malgré lui - par des remords relatifs à son passé. Or voilà que ressurgit dans sa vie le mari de son ancienne maîtresse, Natalia Vassilévna, dont il s’est séparé il y a plus de huit ans. Comme l’indique le crêpe noir ornant son chapeau, Pavel Pavlovitch Troussotski est désormais veuf mais il a une petite fille et, fait troublant, Liza est née huit mois après le départ de Veltchaninov. A qui est l’enfant ? Et que cherche Troussotski en se rapprochant de son ancien rival et ami ?

Tout au long du roman, on assiste à un face-à-face ambigu qui met aux prises le mari et l’amant. Dostoïevski réussit à établir entre eux des liens complexes où se mêlent la haine, l’admiration, le mépris et l’amitié blessée. Troussotski commence par louvoyer. Il nous apparaît d’abord comme un pitoyable ivrogne incapable d’agir en homme. Mais au fil des pages, la tension monte et on se demande quand la crise éclatera enfin. Ce qui est remarquable dans ce récit c’est qu’il ne s’agit pas d’une banale affaire de vengeance orchestrée par un mari jaloux. Troussotski semble fasciné par son rival et va même se mettre pour un temps à sa merci, comme s’il était prêt à endosser éternellement le rôle du mari bafoué. Quant à Veltchaninov, il oscille entre sa culpabilité et le dégoût viscéral qu’il éprouve pour Troussotski. Pourtant, il ne cherche jamais à s’en éloigner réellement, jusqu’au règlement de comptes final.

Ce roman entièrement psychologique est intéressant, même s’il m’a (un peu) moins convaincue que les autres œuvres de Dostoïevski.
Malgré une progression quelque peu ralentie, le talent de l’auteur transparaît à chaque page, qu’il décrive l’agonie d’une fillette ou les joies domestiques dans une maison bourgeoise. Le point de vue adopté est celui de Veltchaninov, de sorte que l’on ignore totalement les intentions de son persécuteur qui n’en devient que plus menaçant. Une fois de plus, l’auteur met en scène des personnages angoissés, à la fois grotesques et sérieux, mais qui donnent en tout cas à réfléchir. A l'issue de cette lecture, on pourrait se demander s'il existe des individus qui, tels Troussotski, sont destinés à être d'éternelles victimes.

Critique libre: L'ETERNEL MARI (Fédor Dostoïevski)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans, #chez les victoriens

Une perle de l’humour anglais

 

Dans ce roman de jeunesse (1837), William Thackeray prête sa voix à un valet de pied qui raconte ses souvenirs tout en égratignant la société victorienne avec un humour cinglant.

John-Herbert-Sigismond-Fitz-Roy de la Pluche, fils d’une prostituée et d’un père inconnu, endosse la livrée dès son plus jeune âge. Mais tous les valets ne se valent pas ! Possédant à la fois « une haute opinion de son mérite et une bonne envie de médire de son prochain », notre héros met un point d’honneur à ne servir que le gratin de la société britannique. Non qu’il tienne en haute estime la morale des aristocrates – ce récit prouvera qu’il n’en est rien ! -, mais le train de vie des élites lui convient à merveille. Et puis dans ces milieux huppés, même les plus basses intrigues ont un air de distinction. C’est pourquoi, après avoir servi un roturier bien décevant, John s’engage comme valet de pied chez l’Honorable Hector Percy Cinqpoints, fils de Lord Crabb. Le nouveau maître de John n’est qu’un escroc égoïste, un débauché et un coureur de dot. Mais que cela ne tienne. Cet emploi permet au jeune valet de  fréquenter les pairs du royaume, et de voyager en France avec Cinqpoints lorsque celui-ci doit fuir ses créanciers. Voilà notre héros introduit dans les salons parisiens. C’est là que l’Honorable H. P. C. fait une cour assidue à ses nouvelles victimes : Lady Griffin et sa belle-fille, toutes deux héritières d’un officier des Indes. Avec sa manie d’écouter aux portes et de lire comme par hasard le courrier de son maître, John découvre des intrigues savoureuses qu’il saura tourner à son avantage.

Ce court roman préfigure l’œuvre maîtresse de Thackeray, « La foire aux vanités ». On y trouve en des dimensions réduites le même talent de conteur et la même satire sociale fortement teintée d’humour. La personnalité du narrateur, laquais roublard et vif d’esprit, donne une saveur irrésistible au récit. Il y a là quelque ressemblance avec Sam Weller, le valet de Mr Pickwick, auquel John fait d’ailleurs référence. Le comique de situation est très présent, au point que cette œuvre a été adaptée récemment pour le théâtre. Ce qui est également appréciable, c’est la grande liberté de ton qu’adopte Thackeray sous couvert de son valet de pied. Il n’hésite pas à fustiger les institutions les plus sacrées de son époque, comme l’aristocratie, le mariage et même l’honneur. Tout cela sur un ton léger qui ne peut que faire rire, alors même que la malhonnêteté triomphe à chaque page. O vanité des vanités !

Critique libre: MEMOIRES D'UN VALET DE PIED (William M. Thackeray)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans

Tout le sadisme de Poe dans un roman d’aventures

 

Arthur Gordon Pym est le fils d'un négociant prospère de Nantucket, une île de l'État du Massachusetts. C'est son meilleur ami, Auguste Barnard, qui lui donne le goût de l'aventure en lui racontant ses périples sur mer. Et il fait si bien qu'Arthur décide de désobéir à ses parents en s'embarquant clandestinement sur l'Ariel, vaisseau du capitaine Barnard père. Nous sommes en juin 1827. Ainsi commence pour les deux jeunes gens une odyssée riche en péripéties ... toutes plus horribles les unes que les autres.

Arthur sera tour à tour prisonnier dans la cale d’un navire révolté, naufragé en pleine mer, menacé par une tribu sanguinaire et enseveli dans une montagne de l’Antarctique, avant d’atteindre le pôle où il découvre un mystère innommable. Ames sensibles s’abstenir, car le roman est jonché de scènes véritablement atroces. Quoi d'étonnant de la part de Poe? Ceux qui ont lu "Le chat noir", "Le puits et le pendule" ou d'autres nouvelles dans le même goût seront certainement préparés au pire. Quant à notre roman, on y assiste à une boucherie par les mutins de l’Ariel, à un festin cannibale, ainsi qu'à l’apparition d’un navire fantôme dont les passagers pourrissent sur pied. Lorsque la faim et la soif menacent le héros, Poe s’étend sur ses souffrances avec une sorte de sadisme, en décrivant toutes les étapes de la déchéance physique. On y retrouve aussi un thème récurrent de l’auteur: l’ensevelissement prématuré. A deux reprises – dans la cale de l’Ariel puis dans les collines de Tsalal -, Arthur est confronté à ce cauchemar :

«  Je crois fermement, raconte-t-il, qu'aucun des accidents dont peut être semée l'existence humaine n'est plus propre à créer le paroxysme de la douleur physique et morale qu'un cas comme le nôtre : - Être enterrés vivants ! »

Pour donner plus d’authenticité à son récit, Poe affirme dans la préface qu’il s’agit des souvenirs réels d’Arthur Gordon Pym. Celui-ci serait un voyageur revenu depuis peu du pôle Sud, région qui à l’époque de Poe (1838) était encore mal connue. Si la relation est inachevée, c’est que, d’après l’auteur, Pym serait mort mystérieusement avant d’avoir mené à bien son œuvre. Et voilà que le roman s’interrompt à un point crucial ! Ce mystère, qui combine des hiéroglyphes gravés dans la montagne et une apparition blanche, donnera lieu à de nombreuses interprétations, y compris psychanalytiques.

Au final, c’est un roman plutôt déroutant, mais qui suscite un intérêt constant au fil des pages. Difficile de l'oublier par la suite! Les deux premiers tiers du livre en font un roman d’aventures, parsemé de cruautés physiques et psychologiques, mais ô combien riche en suspense ! Dommage que la dernière partie, avec ses descriptions fantasmagoriques du pôle, s’oriente plutôt vers la science-fiction. J’ai trouvé la fin un peu décevante. Pourtant on ne peut qu’être admiratif face à l’imagination horrifique de Poe et à la qualité de son écriture. A lire absolument.

Critique libre: LES AVENTURES D'ARTUR GORDON PYM (Edgar Allan Poe)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #romans, #litterature russe

Dostoïevski tel qu'en lui-même

 

Les romans de Dostoïevski (1821- 1881) sont toujours profonds, d’une grande acuité psychologique et particulièrement tourmentés. C’est que Fédor Mikhaïlovitch y dévoile son âme, ses propres expériences de la déchéance et de la passion. Dans « Le joueur », roman dicté à sa future épouse Anna Grigoriévna en 1866, Dostoïevski s’inspire de ses péripéties dans les villes de jeu européennes. N’est-il pas allé jusqu’à engager son manteau et même l’alliance de sa femme pour s’adonner à la roulette ?

Alexei Ivanovitch, son alter ego dans le roman, va à son tour succomber à cette fièvre du jeu. Ce précepteur de 25 ans, intelligent et plein d’avenir, séjourne avec ses employeurs à Roulettenbourg, ville thermale de Rhénanie. La famille se compose d’un vieux général, de ses deux jeunes enfants et de sa belle-fille Pauline, dont Alexei Ivanovitch est follement épris. Bien que consciente des sentiments qu’elle inspire, Pauline aime à torturer son soupirant en lui donnant les plus cruelles marques de mépris. Pourtant le jeune précepteur ne s’en lasse pas. Pour obéir à sa Pauline, il est prêt à se précipiter dans le vide ou à se ridiculiser en public. Ici l’auteur transpose sans doute son amour malheureux pour Apollinaria Souslova, la maîtresse qui l’a accompagné lors de son premier voyage en Europe quelques années auparavant. Dostoïevski l’aime d’autant plus qu’elle le trompe; elle finira par refuser sa demande en mariage. Cette soumission aveugle, ces humiliations incessantes deviennent la raison de vivre d’Alexei Ivanovitch – comme elles ont été celles de Dostoïevski pour un temps.

Mais les autres personnages du roman sont également esclaves de leurs passions. Ainsi le vieux général s’éprend de Blanche, une demi-mondaine au passé sulfureux, et cette relation précipite sa ruine. Quant à Pauline, elle subit l’influence de Des Grieux, un aventurier français qui se dit noble. Et puis il y a la Babulenka, une vieille tante qui débarque de Moscou alors que tout le monde attendait sa mort et son héritage. Ce personnage haut en couleurs est le principal ressort comique du roman. Dotée d’un caractère despotique, la vieille dame se fait porter dans son fauteuil dans toutes les salles du casino. Et voilà que la folie du jeu la gagne ! Au grand dam de ses héritiers, elle joue sa fortune avec une audace folle et … se fait déplumer. Puis vient le tour d’Alexei Ivanovitch. Lui, qui jusque-là se contentait d’être un observateur prudent, se met à jouer par amour. C’est que Pauline a un pressant besoin d’argent. Grâce aux 700 florins qu’elle lui a remis, le jeune homme connaît d’abord la chance du débutant. Après une nuit enfiévrée à la roulette, il est à la tête d’une véritable fortune ! Mais à quel prix ! Désormais obsédé par les jeux de hasard, fasciné par le frisson qu’on éprouve à jouer son destin, Alexei Ivanovitch oublie tout le reste. Même son amour pour Pauline passe au second plan. Il perdra non seulement sa bien-aimée – qui lui est enlevée par un rival-, mais aussi ses idéaux et son existence même. Enchaîné aux tables de jeu, il erre de ville en ville, connaissant des revers de fortune, la domesticité et jusqu’à la prison. Pourtant jamais il ne renonce à « se refaire » grâce à la roulette. Après tout, s’il joue raisonnablement, « demain, tout sera fini ».

Un très beau roman qui révèle en une centaine de pages l’immense talent de son auteur. C’est un accès à l’univers dostoïevskien, ce monde tourmenté où les êtres sont pris entre leurs aspirations élevées et leurs destins tragiques.

Critique libre: LE JOUEUR (Fédor Dostoïevski)
Publié par Firmin et Flo sur
Publié dans : #toutes les critiques litteraires, #un peu d'histoire, #biographies

Pour naviguer sur les vagues de l'histoire

 

 Lorsque Fernand Magellan s'installe à Séville, personne ne soupçonne que ce Portugais boiteux d'âge mûr a l'étoffe d'un héros. Pourtant il ne rêve que de prendre la mer pour enrichir l'Espagne, son pays d'adoption. Mais il y a plus important encore: afin d'ouvrir une nouvelle route des épices, par l'Ouest, Magellan se propose de contourner l'Amérique, ce Nouveau Monde découvert il y a 25 ans à peine. Il serait ainsi le premier homme à faire le tour du monde, traversant le Pacifique jusqu’en Indonésie, avant de regagner l'Espagne par le Cap de Bonne Espérance. Après avoir vu son projet rejeté par Manoel du Portugal, Magellan parvient à convaincre Charles Quint, un tout jeune monarque en quête de gloire. Mais en partant pour cette expédition tant désirée, Magellan ne se doute pas qu’il ne reverra jamais son foyer. Des 237 hommes embarqués sur les 5 nefs de l’escadre, seuls 18 regagneront Séville à bord de la Victoria.

 Tout au long du voyage, Magellan devra affronter de multiples dangers, à commencer par la mutinerie des officiers espagnols qui refusent d’obéir à un amiral portugais. Tandis qu’ils cherchent un passage permettant de contourner l’Amérique – le fameux détroit de Magellan -, les marins endurent le froid et la faim. Et puis le Pacifique, cet océan jamais exploré, est bien plus grand que les Européens ne l’imaginaient ! Plus de vivres! Pendant des mois, les marins doivent se contenter d’eau croupie et de biscuits souillés par les rats; aussi le scorbut ne tarde pas à décimer l’équipage. Quand ils atteignent enfin les Philippines, Magellan et les siens se croient sauvés. Mais c’est sans compter les indigènes, dont certains sont belliqueux et réfractaires au projet d’évangélisation.

 Après plus de 3 ans et 80 000 km parcourus, les rescapés de l’expédition Magellan regagnent Séville. Et ils rapportent des épices en provenance des îles Moluques! Nous sommes en septembre 1522 ; tant de mois ont passé! Comment reconnaître en ces êtres faméliques les fiers matelots partis pour un tour du monde ? D’autant que c’est à présent un Espagnol, Sébastian El Cano, qui dirige l’équipage. Entre temps les marins ont creusé des tombes sur tous les continents, se sont livrés à la piraterie et ont perdu leur chef. Mais le journal de bord d'Antonio Pigafetta rend amplement justice au courage de Magellan. C’est grâce à ce jeune chroniqueur italien que nous connaissons en détails la première circumnavigation de l’histoire.

 Voici un livre idéal pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur le voyage de Magellan sans se plonger dans une biographie volumineuse. Bien qu’elle s’appuie sur une documentation solide, cette étude prend la forme d’un palpitant récit d’aventures. Elle séduira donc l’imagination des jeunes – et des moins jeunes ! Passionnant et instructif !

Critique libre: MAGELLAN, LE PREMIER TOUR DU MONDE (Gérard Soncarrieu)

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Rédigé par Bianca Flo

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